Musil distingue alors deux types de bêtises : l'une, bénigne, est celle de qui « n'a pas la comprenette facile.» Elle repose sur une « faiblesse générale de l'entendement ». Elle est honnête, paisible, voire poétique : « la bêtise naïve est souvent une authentique artiste. »
Beaucoup plus dangereuse serait une faiblesse de l'entendement « par rapport à un objet particulier.» Ce type de bêtise qui « peut même être un signe d'intelligence », est extrêmement néfaste car « c'est la vie même qu'elle menace .» La bêtise prétentieuse des intelligents « abdique » devant les tâches qui ne lui conviennent pas, auxquelles elle n'est pas préparée. Ainsi, elle refuse le mouvement de la vie même. Elle se traduit par « une disharmonie entre les partis pris du sentiment et un entendement incapable de les modérer .» Par exemple, les rigoristes allemands du début du XXe siècle, dont le Ruban blanc de Haneke nous permet de nous faire une idée de la bêtise en dépit de l'intelligence, pâtirent d'une dysharmonie entre l'entendement et l'affect puisqu'ils se servaient de leur intelligence pour nier leurs sentiments comme ceux d'autrui. Cette forme de bêtise dangereuse, nous dit Musil, nous devons la traquer d'abord en nous-mêmes. Car la bêtise occasionnelle des individus intelligents qui « abdiquent » peut «facilement entraîner une bêtise constitutionnelle de la communauté » et produire « une société affligée de certains défauts mentaux. »